< TU T'EN FOUS, T'EN FAIS PAS. TU T'ENFUIES, CA IRA. >
<< A Katmandou, on fesait ce qu'on voulait, c'était vrai. Personne ne s'occupait de personne. C'était vrai. Nos frères les oiseaux ne se dérangeaient même pas quand on leur marchait sur la queue, parceque depuis dix mille ans personne n'avait tué un oiseau. C'était vrai. Dieu était présent partout, sous dix mille visages. C'était vrai. C'était vrai pour les hommes et les femmes et les petits enfants nés dans le pays. Ce n'était pas vrai pour les enfants de l'Occident à long cheveux et à longues barbes. Ils étaient, eux, les enfants de la raison. Elle les avait séparés à tout jamais de la simple compréhension des évidences, inanimées, vivantes, divines, qui sont les même et par qui tout est clair, depuis le brin d'herbe jusqu'aux infinis. A leur naissance, le bandeau de la raison s'était posé sur leurs yeux avant même qu'ils fussent ouverts. Ils ne savaient plus voir ce qui était visible, ils ne savaient plus lire le nuage, plus entendre l'arbre, et ne parlaient que le langage raide des hommes enfermés entre eux dans les murs de l'explication et de la preuve. Ils n'avaient plus le choix qu'entre la négation de ce qui ne peut se prouver, ou une foi absurde et aveugle dans les fables improbables. Le grand livre évident de ce qui est, l'équilibre de l'univers et les merveilles de leur propre corps, le pétale de la marguerite, la joue de la pomme, le duvet doré de la fauvette, les mondes du grain de poussière n'étaient plus pour eux que des organisations matérielles et analysables. C'était comme si, sur un livre ouvert, des experts se fussent penchés uniquement pour en analyser l'encre et le papier, ne sachant plus le lire et niant même que les signes dessinés sur les pages eussent une signification. Il y avait cependant une différence entre les garçons et les filles qui venaient de l'Occident vers Katmandou et leurs pères : les enfants s'étaient rendu compte que la raison et la logique de leurs parents les conduisaient à vivre et à s'entre-tuer de façon déraisonnable et illogique. Ils refusaient cette absurdité et ses obligations, devinant vaguement qu'il devait exister un autre monde de vie et de mort en accord avec l'ordre de la création. Ils cherchaient éperdument la porte par laquelle ils pourraient s'évader de leurs murailles. Mais les murailles étaient en eux depuis la naissance. Ils y créaient par la drogue l'illusion d'une ouverture qu'ils franchissaient en rêve, dans le pourrissement de leur esprit et de leur corps, et ne parvenaient qu'à leur ruine. >>