Les chemins de Katmandou/René Barjavel


< TU T'EN FOUS, T'EN FAIS PAS. TU T'ENFUIES, CA IRA. >

<< A Katmandou, on fesait ce qu'on voulait, c'était vrai. Personne ne s'occupait de personne. C'était vrai. Nos frères les oiseaux ne se dérangeaient même pas quand on leur marchait sur la queue, parceque depuis dix mille ans personne n'avait tué un oiseau. C'était vrai. Dieu était présent partout, sous dix mille visages. C'était vrai. C'était vrai pour les hommes et les femmes et les petits enfants nés dans le pays. Ce n'était pas vrai pour les enfants de l'Occident à long cheveux et à longues barbes. Ils étaient, eux, les enfants de la raison. Elle les avait séparés à tout jamais de la simple compréhension des évidences, inanimées, vivantes, divines, qui sont les même et par qui tout est clair, depuis le brin d'herbe jusqu'aux infinis. A leur naissance, le bandeau de la raison s'était posé sur leurs yeux avant même qu'ils fussent ouverts. Ils ne savaient plus voir ce qui était visible, ils ne savaient plus lire le nuage, plus entendre l'arbre, et ne parlaient que le langage raide des hommes enfermés entre eux dans les murs de l'explication et de la preuve. Ils n'avaient plus le choix qu'entre la négation de ce qui ne peut se prouver, ou une foi absurde et aveugle dans les fables improbables. Le grand livre évident de ce qui est, l'équilibre de l'univers et les merveilles de leur propre corps, le pétale de la marguerite, la joue de la pomme, le duvet doré de la fauvette, les mondes du grain de poussière n'étaient plus pour eux que des organisations matérielles et analysables. C'était comme si, sur un livre ouvert, des experts se fussent penchés uniquement pour en analyser l'encre et le papier, ne sachant plus le lire et niant même que les signes dessinés sur les pages eussent une signification. Il y avait cependant une différence entre les garçons et les filles qui venaient de l'Occident vers Katmandou et leurs pères : les enfants s'étaient rendu compte que la raison et la logique de leurs parents les conduisaient à vivre et à s'entre-tuer de façon déraisonnable et illogique. Ils refusaient cette absurdité et ses obligations, devinant vaguement qu'il devait exister un autre monde de vie et de mort en accord avec l'ordre de la création. Ils cherchaient éperdument la porte par laquelle ils pourraient s'évader de leurs murailles. Mais les murailles étaient en eux depuis la naissance. Ils y créaient par la drogue l'illusion d'une ouverture qu'ils franchissaient en rêve, dans le pourrissement de leur esprit et de leur corps, et ne parvenaient qu'à leur ruine. >>

# Posté le mardi 12 mai 2009 15:47

Modifié le vendredi 05 juin 2009 12:21

Elles étaient sombres tes nuits sans attache, ton coeur sans ancre et l'orgueil qui t'arrache.

<< Au premier temps, ces rêves d'enfant. On avance hésitant, un peu bancal, parce qu'on veut avoir l'air, renifler cette terre, chaque objet vous ouvre les portes d'un nouvel univers. Au deuxième temps, l'îvresse, ces nuits dans l'alcool ou j'ai baigné ma jeunesse, un plongeon dans les eaux troubles pour y rompre la laisse qui relie aux mensonges du premier temps, les histoires pour enfant qu'on veut foutre en l'air parce qu'on veut avoir l'air, la gueule enfarinée de ces nuits aérées, à boire, à rêver, à ne pas jeter l'éponge, tutoyer les dieux, assis sur le trône du binaire, jouant dans l'osmose, la rage au ventre et dans l'attente de monter les marches triomphantes, d'être en haut de l'affiche on s'voyait déjà. Mais voilà, on a trop joué sur les bilaires, rêvé en l'air, voir l'univers, l'unique verre de vin en trop et le sang vous repousse pieds sous terre, enterre les rêves d'enfant, le bien, le mal, oublié le troisième temps, faire le funambule, à un prix : la chute. >>
Java, Danser
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# Posté le lundi 20 juillet 2009 20:07

Modifié le mardi 21 juillet 2009 05:53

<< Pourquoi se préoccuper de tout cela ? Puisqu'il y a la vie, et que nous sommes dedans, eh bien, vivons ! Bien sûr ... Il n'y a qu'à vivre ... C'est ce que nous faisons tous, c'est ce que tu fais d'habitude. Mais il suffit d'un instant ... Tu es assis là, sur une pierre chaude ou le sable de la plage, ou sur le bois poli de la chaise où tu t'assieds jour après jour pour travailler. Tu te reposes ou tu travailles, ou tu manges ou tu bois ton café. Toute la vie coule autour de toi. Et toi avec.
Milliards d'hommes, milliards d'êtres vivants et d'étoiles. Et toi avec. Sans que tu t'en soucies.
Depuis vingt ans ou quarante ou soixante, tu fais partie de tout. Ce tout qui se dilate ou se contracte ou qui monte ou descend, qui vient de quelque part et va quelque autre part.
Et toi avec.
Tu y es à ta place, avec ta forme à toi, et ta fonction, que tu ignores. Tu travailles, tu dors, tu respires sans te préoccuper. Tu existes. Comme le grain de sable sur la plage.
La marée te roule et te mouille, le soleil te sèche, le vent t'emporte et te laisse tomber.
Tu tiens ta place de grain de sable. Milliards de milliards sur la grande plage.
Et toi avec.
Tu nais, tu vis, tu fais des enfants, tu travailles pour eux, pour les autres, contre les autres, contre les tiens, tu aimes, tu hais, tu te bats, tu es heureux, malheureux, tu manges, tu pleures, heureux au fond malgré tous les malheurs, sans réfléchir, le train t'emporte, tout va, tu vas, tu es assis sur une pierre de vacances ou sur ta chaise de travail ...
Et tout à coup, suspendu entre le vent, la marée et le soleil, suspendu immobile abandonné tout seul, tout à coup suspendu brutalement lucide, un instant, un éclair, tu n'es plus dans le coup ...
Tout à coup, tu vois le fonctionnement autour de toi. L'énorme prodigieux tourbillon qui entraîne tout et tout depuis des milliards de temps jusqu'au fond des milliards d'éternités, du fond des milliards d'espaces jusqu'au fond des milliards d'infinis.
Milliards de milliards de multiples créatures en mouvement, atomes, cellules, individus, étoiles, galaxies, univers, tout en vient et tout y va.
Et toi avec.
Où ?
Un instant, un éclair suspendu, tu as vu. Le temps de comprendre que tu n'es rien, sans importance, nul, moins que zéro. Milliards de milliards de multitudes emportées. Et toi avec, parmis les multitudes de multitudes dont chaque grain a autant d'importance que toi. Ni plus ni moins. Ni moins la patte de mouche ni plus la Lune. Comme la Lune. Comme la Lune, toi, ta famille, humanité, galaxies, univers : zéro, poussière de poussière, rien, rien, dans le Tout.
Le Tout tourbillonnant immobile en voyage depuis où jusqu'à quand. Toi zéro. Toi, tes coliques, ton envie de sexe et de Légion d'honneur, ton petit ventre à soupe, tes seins d'amour, tes moustaches, ta robe de soie, ta fameuse cervelle, ta belle jambe, toi zéro.
Tu as repris ta place dans le vent et la marée. Mais inquiet. Brûlant le sable, dure la chaise. A quoi bon ces durillons aux fesses, ces mains calleuses, cette fumée par les oreilles ? A quoi bon cette bataille ? Naître, vivre, mourir ? Vivre ? Vivre ? Pourquoi ? Pourquoi ?
Ce n'est pas toi qui répondras, ni moi non plus. Mais, sans espoir de réponse, si tu ne cries pas la question, alors tu n'es qu'un os ... >>

La faim du tigre, Barjavel

# Posté le jeudi 23 juillet 2009 13:22


<< Je crois tellement en l'indifférence du monde que si un chien suivait mon corbillard,
je penserais que c'est dans l'espoir qu'il en tombe un os. >>

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# Posté le mardi 11 août 2009 07:26